Lundi 31 mars 2008

Aujourd'hui, il fait un temps gris hivernal sur la butte où je décide d'aller saluer un vieux copain, le chevalier de la Barre, installé depuis quelques années à deux pas du Sacré Coeur.













Non, ce n'est pas lui. Enfin, ce n'est plus lui. Cette statue a été déboulonnée et fondue. Elle avait pris place presque en face du Sacré Coeur, comme une réponse laïque à l'érection de l'énorme basilique payée en partie par la bourgeoisie que l'écrasement de la Commune avait rassurée. Notre pays restera formidable tant qu'il sera possible de faire cohabiter de tels symboles et de donner à la rue qui contourne la basilique le nom d'un jeune homme torturé pour sa libre pensée et son impertinence. Imaginez qu'on donne aux rues qui mènent aux mosquées le nom des caricaturistes!!!











 Sur le chemin, je rencontre cet étrange personnage transformé en statue pour intriguer les touristes mais dont la fleur offerte est bien vivante.













 A l'entrée du petit square, une fontaine Wallace semble tourner comme un manège. Une des cariatides s'est peint le visage pour jouer les Pierrot le Fou. Notre chevalier est à deux pas de là sur son socle de pierre, il nous tourne le dos, le visage vers l'église blanche. Remarquez sur la droite, une cabane pour les oiseaux. Ainsi, notre chevalier est-il environné d'oiseaux parisiens, comme autant de saints-esprits laïcs.

 

 














   Bon d'accord, ce sont plutôt des pigeons dodus qui auraient tendance à laisser tomber quelques décorations sur les pierres immaculées.



















Et le voilà, celui que je suis venu voir aujourd'hui. Il a retrouvé une statue, placée un peu plus en retrait que l'ancienne mais qui rend justice à sa jeunesse et à son assurance. Son histoire est bien connue et tient une place de choix dans le florilège de la bêtise et de l'intolérance. En ces jours où les intégrismes de tout poil s'ébrouent dans notre démocatie, elle résonne comme un avertissement. Nous sommes en Picardie, en 1765, le crucifix ornant le Pont-Neuf d'Abbeville a été tailladé. Scandale chez les bonnes gens. On ne s'interroge pas pour savoir si des ivrognes en goguette, ou simplement les montants d'une charrette ont pu être cause de la dégradation. On cherche un coupable. En chaire, les curés appellent à la délation.











     Et comme toujours, ces appels ne restent pas sans réponses. Il y a de braves gens pour écrire, dénoncer, faire oeuvre de salubrité publique. On se rappelle que trois jeunes hommes, un certain jour de juillet, ont refusé de saluer une procession du Saint Sacrement. L'un d'eux a gardé son chapeau vissé sur la tête alors que la foule alentour était agenouillée, tête découverte, en signe de respect et d'adoration. Ils furent donc recherchés. L'un d'eux s'enfuit, l'autre était trop jeune, le troisième fut arrêté. Il avait 19 ans et s'appelait chevalier de la Barre.

















    Il possédait en outre des livres interdits comme le Dictionnaire Philosophique de Voltaire. Un procès inique eut lieu qui ne respectait même pas les lois en vigueur. Le jeune homme fut torturé, soumis à la question. le 1er juillet 1766 il eut le poing coupé, puis la langue arrachée. On le décapita. Il ne ramassa pas sa tête comme l'aurait fait St Denis pour dévaler les pentes de la butte. Non. Il fut jeté au feu avec elle. On n'oublia pas de précipiter dans le bûcher les livres interdits.
Il est vivant aujourd'hui notre chevalier. Il a la jeunesse et la liberté que n'auront jamais ceux qui veulent imposer leur doctrine au mépris de la pensée, du plaisir, de la vie.












   Salut l'ami !
  Et maintenant je rentre chez moi par cette rue qui contourne la basilique et qui s'appelle : rue du Chevalier de la Barre.
par chriswac
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Lundi 31 mars 2008
                En ce jour gris d'un printemps hivernal, pourquoi ne pas se réfugier tout en haut de la butte et ne pas s'attarder dans la très belle église du vieux village de Montmartre? Sur ce mont dont on discute toujours l'origine du patronyme :  mont de Mars,  mont de Mercure, mont des Martyrs... le sacré est présent depuis les origines. Imaginez Saint Denis et ses copains Rustique et Eleuthère, décapités devant les paysans de la contrée, tous trois prêts à perdre la tête pour sauver leur âme. Saint Denis d'ailleurs ne se console pas de la voir rouler cette tête sur la terre épaisse de la butte; il la saisit, la porte comme le saint sacrement, tout contre lui et dévale la pente pour s'arrêter à deux ou trois kilomètres de là, pile poil où sera édifiée la basilique qui portera son nom et où seront inhumés les rois de France. Légende ou réalité, c'est en tout cas à l'endroit où Saint Denis perdit la tête qu'une première église fut édifiée à l'époque mérovingienne. Des fouilles ont permis de trouver dans l'église et dans les jardins qui l'entourent d'importants vestiges d'une nécropole mérovingienne.


Les chapiteaux de marbre et ces colonnes proviendraient de la première église du VIème siècle qui les aurait récupérés dans les vestiges des temples antiques de la butte. Ils sont donc à Paris des vestiges parmi les plus anciens qu'on puisse trouver
 
Deux colonnes sont situées dans le choeur et deux autres sous l'orgue.











Une photo de l'église prise de la rue du Chevalier de la Barre.




Ne nous attardons pas sur l'église et la chapelle du martyr dont on ne sait presque rien et sautons à pieds joints dans le XIIème siécle, et plus exactement en l'an de grâce 1133 où le roi Louis VI et la reine Adélaïde en deviennent propriétaires. Ils décident de fonder une abbaye sur ce lieu sacré et choisissent de la confier aux bénédictines de l'abbaye Saint Pierre de Reims.

L'église sera consacrée en 1147 (elle est donc une des trois plus anciennes églises du Paris d'aujourd'hui) par le pape Eugène III accompagné de Saint Bernard et de l'abbé de Cluny, Pierre le Vénérable.  Louis VII et sa mère Adélaïde qui lui ont donné le titre d'abbaye royale de Montmartre assistent à la cérémonie. Plus tard, la reine Adélaïde, très attachée à cette abbaye s'y retirera et y mourra. Elle tiendra à être inhumée dans le choeur. Il ne reste presqu'aucune trace du dallage royal, sinon cette pierre martelée pour servir de marche à l'autel et qui fut retrouvée en 1901. Vous pourrez voir à l'entrée de la sacristie.C'est un vestige émouvant, un fantôme de pierre, la mystérieuse présence d'une reine du Moyen Âge qui continue de veiller sur son église


L'abbaye devient vite célèbre et sert de halte aux pélerins qui se rendent jusqu'à Saint Denis et tiennent à s'arrêter sur le lieu même où le Saint aurait subi son martyre, où il aurait perdu la tête (ce qui lui fit les pieds puisqu'il crapahuta comme vous le savez sur plusieurs kilomètres. Aujourd'hui vous avez le choix entre bus, métro et vélib pour parcourir cette distance avec plus de facilité).
On dit que Thomas Becket voulant échapper à l'ire royale d' Henri II aurait trouvé asile et refuge dans cette abbaye.En tout cas les religieuses y sont nombreuses et l'on dut lorsque le cimetière fut plein comme un oeuf, ramasser les os et les crânes et les disposer dans les galeries du triforium.




 

L'église de l'abbaye a une double vocation; elle est à la fois le lieu de culte réservé aux religieuses et une église paroissiale. Les bénédictines de Saint Pierre de Reims disposent du choeur et de la dernière travée de la nef. La partie conventuelle était dédiée à Saint Pierre et la partie paroissiale à la Vierge et à Saint Denis. Une cloture les séparait On voit sur la 1ère photo le pilier entre la 1ère et la 2ème travée où venait se fixer la grille de séparation. Sur la 2ème photo correspondant au 1er pilier, l'endroit où la grille fut fixée quand on décida de donner plus de place à l'église paroissiale.
















     Le plan de l'église est typiquement roman : une nef et des bas-cotés simples, un transept peu développé avec deux chapelles en absidiole et un choeur en hémicycle.
La nef était recouverte d'une voute de pierres si lourde qu'elle menaçait tout l'édifice, les contreforts ne pouvant supporter une poussée excessive. Elle fut donc démontée avant la fin du XIIème siècle et remplacée par un plafond de bois. Sans doute était-il temps car l'écartement des murs est bien visible et frappe aujourd'hui le touriste qui entre dans l'édifice. Le plafond sera remplacé à la fin du XVème siècle par une voute d'arête sur croisée d'ogive. La plupart des chapiteaux romans furent massacrés à l'occasion de cette "amélioration" dans le goût de l'époque.



Parmi les chapiteaux rescapés, celui de la luxure! On y voit un brave homme à tête de porc qui chevauche à l'envers un cheval qu'il tient par la queue.









Dans le choeur, la voûte de la 1ère travée est romane; elle permet de comprendre pourquoi l'église qui était tout entière recouverte à l'origine risquait de s'écrouler sous le poids de ces pierres à boudin.










Voici une photo de cette voûte, la plus ancienne de l'édifice.
Revenons à l'histoire de l'église qui pendant la guerre de cent ans aurait reçu la visite de Jeanne d'Arc. Il est vrai que les lieux ayant eu l'honneur d'une telle visite sont si nombreux dans notre pays qu'il faut croire que Jeanne avait un véhicule d'au moins 18 chevaux! C'est en tout cas à la fin du XVème siècle, alors que l'église est en partie délabrée que les voûtes de la nef  remplacent le plafond de bois.




Au XVIème siècle, l'abbaye est le théâtre d'un événement de grande importance : Saint Ignace de Loyola, Saint François Xavier et leurs compagnons prononcent les voeux de la fondation de la Compagnie de Jésus. Précisons cependant que ce n'est pas l'église qui accueillit ces aventuriers de l'âme mais la chapelle du martyrium dont il ne subsiste presque rien, un peu plus bas, rue Yvonne le Tac, à côté du collège. De cette époque date la très belle cuve baptismale dans l'absidiole à droite du choeur.



Cette cuve veut rappeler le berceau dans lequel Moïse vogua sur les eaux du Nil... elle est sculptée de figures et de rinceaux très caractéristiques de la Renaissance.


Quelques mots des abbesses qui se succédèrent jusqu'à la Renaissance. L'une d'elle se fit remarquer pour sa clémence et l'intérêt qu'elle portait au confort des religieuses. Enfin, le mot "confort" est tout relatif!  Les hivers étaient très rudes et la butte alors en pleine campagne était exposée à tous les vents (ce qui attirera un peu plus tard les moulins). Les pieds des braves religieuses risquaient de s'ankyloser et la bonne Abbessse ordonna la distribution de bottes fourrées.

Quelques pierres tombales des abbesses du Moyen-Âge et de la Renaissance subsistent dans les absidioles : à gauche du choeur, un fragment de la pierre d'Antoinette Auger, abbesse du XVIème ainsi que la pierre tombale de Catherine de la Rochefoucault (1760) dont nous parlerons dans le prochain article. A droite, la pierre tombale de Mahaut de Fresnoy (1280) et de Marguerite de Minci (1309) cousine de l'abbesse Ade.
Je vous proposerai la prochaine fois la suite de la visite : St Pierre de 1600 à nos jours. Avant de m'éclipser et d'aller avec mon drapeau tibétain acccueillir la triste flamme des Jeux Olympiques de l'Hypocrisie et des faux culs je vous envoie un cliché pris ce matin depuis mon toit et qui nous montre Montmartre sous la neige le 7 avril...



par chriswac
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